Cette vieille Ginette, alias "la morue", je ne l'aimais pas. Mon ami le vieux non plus.
Elle critiquait tout, m'incitant à la provoquer. Je remontai mes jupes dès qu'elle se pointait, claudicante, j'accentuai mon déhanché, pire: je souriais à la vie, n'hésitant pas à rire aux éclats lors de mes rares communications téléphoniques.
Je n'ai rien à faire ici, selon elle.
Elle est partie bêtement: une fausse route en avalant son flan. La pauvre, elle n'aimait qu'une seule chose à ma connaissance: bouffer, se gaver, s'empiffrer, oserais-je dire, jusqu'à ce que mort s'en suive.
Elle ne m'approchait que lorsque j'ouvrais à grand bruit le paquet de chips rapporté du village sur la terrasse. Privilégiée que j'étais...!
Elle ne m'adressait pas la parole, "glissait" vers moi à sa manière, compte tenu de son poids et de sa démarche hésitante, tendait le bras et fourrageait dans mon paquet, ses yeux mauvais dardant les miens. Comme s'il s'était agi de sa propriété, inversant les rôles et faisant de moi l'usurpatrice. Elle avait la priorité sur tout. Des fauteuils transatlantiques aux programmes télé. J'ai renoncé à regarder la télévision en bas, au milieu des ronflements, gémissements, reniflades, et autres joyeusetés.
Je m'enferme dans ma chambre où le roulis de la mer me rassure. Je respire le sel, le vent encore chaud, la vie nocturne.
Le vieux hurle le soir, c'est une tradition, la fatigue aidant je suppose. Il ne sait plus faire le gentleman. Mister Hyde prend le dessus.
Billie Holliday m'accompagne même si le vieux se persuade que j'écoute de la "musique de singe". Quelque part, il doit trouver ça sexy, plus que cohérent.
Le vieux et moi avons ri pendant la messe d'enterrement pendant laquelle j'étais réquisitionnée pour les lectures. Coincée derrière mon micro, je me mordais l'intérieur des joues devant ses grimaces. Il s'était placé à l'extrémité du premier rang, bien en évidence et lorsqu'il ne chantait pas de sa belle voix de ténor, il grimaçait. A chaque évocation directe de la morue, il jetait les yeux au ciel, se mettait deux doigts dans le nez, et de l'autre main, toquait sur son front.
Au cimetière, je lui ai dit que sa conduite était indécente.
Il m'a répondu:
"Pourquoi? Hé, la mort c'est la vie."
